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LA CRISE de l'ESB

La crise de la "vache folle" débute au Royaume-Uni en mars 1996 lorsque le gouvernement finit par confirmer ce que l'on suspectait depuis quelques temps: des contaminations humaines par l'ingestion de viande bovine. Mais la maladie des bovins n'est pas nouvelle et sévit depuis plusieurs années déjà. L'ampleur du désastre pour le cheptel est préoccupante: plus d'un million de bovins abattus sans même prendre le temps de les tester, plus de 190.000 animaux destinés à la boucherie interceptés pour cause d'ESB identifiée.

Dès les premiers cas humains recensés, les pays occidentaux prennent immédiatement des mesures drastiques pour tenter de freiner à la fois l'épizootie (animaux) mais également la pandémie (humains): blocage des importations de produits suspects, pratiques d'abattoir révisées, alimentation des ruminants assainie, retrait de produits médicamenteux contenant des tissus bovins etc.

Le prion déroute. Cet agent contaminant serait de nature protéique et son caractère infectieux surprend. Stanley PRUSINER émet les premières hypothèses à ce sujet et de nombreuses équipes sont mobilisées à travers le monde pour essayer de percer les mystères des ATNC (Agents Transmissibles Non Conventionnels) bien différents des traditionnels virus et bactéries.

D'autres maladies cliniquement bien connues chez les animaux (tremblante des petits ruminants etc) et l'homme (maladie de Creutzfeldt-Jakob etc) sont également provoquées par des prions: elles font l'objet d'études complémentaires afin de mieux comprendre leur mode d'apparition et leur évolution.

L'impact économique est sans pareil: embargo des produits carnés de certains pays, révision des pratiques d'élevage, destruction de millions d'animaux, de carcasses et de montagnes de farines animales. L'ampleur des mesures est sans pareil. Le coût direct est imposant, les dégâts colatéraux aussi. La Communauté européenne joue à la fois un rôle moteur et régulateur des dispositions réglementaires: elle finance aussi en grande partie les dépenses qui en découlent.

L'évaluation des effets pour la santé publique fait d'abord l'objet des pires scénarios pour finalement atteindre des chiffres plus raisonnables au fur et à mesure de la diminution des cas. Mais l'incubation estimée à des dizaines d'années rend les chiffres incertains. Le mode de contamination alimentaire brouille les pistes, les habitudes culinaires sont hétérogènes et l'efficacité de la contamination alimentaire ne peux qu'être estimée. Le risque de contaminations interhumaines existe par les dons de sang, d'organes, le matériel d'examen ou de chirurgie etc.

Les mesures adoptées évoluent au fil des années sous la pression des industriels agro-alimentaires et en fonction des données disponibles. Comme toujours, les fraudes relevées ne représentent que la partie émergée d'un vaste capharnaüm mêlant bêtise et intérêt financier immédiat. A plus grande échelle, certains pays flirtent avec les obligations internationales afin de conserver le plus longtemps possible leurs marchés d'exportation; jusqu'à ce que l'évidence les rattrappe.

Dans cette affaire, les farines animales britanniques contaminées ont été bradées aux pays les moins riches plutôt que de financer leur incinération. Pour nourrir sa population affamée, la Corée du Nord va même jusqu'à demander l'envoi des carcasses écartées de la consommation en Europe. Dans ces pays, faut-il en effet mourir de faim aujourd'hui ou d'une dégénérescence du système nerveux dans 20 ou 40 ans ? Les pays industrialisés n'ont-ils pas le devoir de circonscrire l'épidémie sur leur propre territoire plutôt que de disséminer le prion pathogène à travers le monde ?

Entre-temps, les deux tours jumelles se sont effondrées à New-York et les marines ont débarqué en Irak entraînant les journalistes dans leur sillage: il est plus facile de filmer les troupes que le prion. Ces derniers mois, la priorité des occidentaux s'est encore déplacée face à l'arrivée programmée de la grippe aviaire. De fait, les esprits sont moins polarisés sur l'ESB et son pendant humain le nvMCJ, les journalistes cherchent des masques pour la prochaine épidémie, les budgets ont été déplacés vers de nouvelles priorités mais le feu couve toujours...

Olivier SASSOT
Docteur Vétérinaire